Une femme fragile

Méditations spirituelles 03/06/2021

ADRA France | Trait d’Union N. 57, p. 6-7

“Chacun sa route, chacun son histoire…”

C’est ici le parcours d’une femme forte et fragile : celui d’Ileana Cretu, originaire de Roumanie, mariée, avec deux enfants maintenant !

Elle est plutôt contente de raconter son histoire, car elle a ainsi l’occasion d’exprimer des choses, de donner des explications, ce qu’elle ne pourrait pas faire autrement. Elle m’a dit : « Je le fais pour tout le monde, mais surtout pour ma communauté, car je veux qu’on nous regarde autrement, pas avec de la compassion, mais avec la confirmation qu’il existe un espoir pour nous. »

Ileana, parle-nous de ton enfance

« Je viens d’une famille de quatre enfants. Mes parents devaient travailler dur, très dur pour pouvoir nous assurer le minimum – de quoi manger. Comme maman était souvent absente, c’est ma grand-mère qui m’a élevée ; c’est elle qui m’a enseignée l’essentiel de la vie : respecter les personnes âgées, être sage et accomplir les missions de femme – être à l’écoute de mon mari et tenir la maison en ordre. J’aurais aimé faire une formation de couturière, mais nous n’en avions pas les moyens et j’ai dû travailler très jeune dès l’âge de 7 ans. Je pouvais aller à l’école seulement pendant l’hiver, 3-4 mois et puis, dès qu’il faisait beau, je devais faire des briques avec mes frères plus âgés, de 12 et 15 ans. Nous devions produire 2000 briques par jour. »

« A 9 ans, j’ai eu en charge la garde de ma petite sœur, un bébé qui demandait bien évidement notre maman.

Je m’en souviens très bien, comme si c’était hier, parce que je ne pouvais pas l’allaiter ni lui donner un vrai biberon avec du lait (un vrai luxe !). J’ai confectionné moi-même une sorte de tétine – un morceau de tissu où je mettais du sucre, je faisais un nœud et je mouillais tout ça dans l’eau. C’est ainsi que j’arrivais à l’endormir, un sacré travail ! »

Raconte-nous ta vie d’adulte. À quel âge t’es-tu mariée et comment es-tu arrivée en France ?

« A 16 ans je me suis mariée, avec un homme que j’ai choisi moi-même, je veux dire que ce n’était pas un mariage arrangé. Avec Marian en Roumanie j’ai eu deux enfants qui ont décédé, un de dysenterie et l’autre de mort subite. J’étais détruite, en dépression totale. Nous avons quitté la Roumanie, car nous n’avions pas la possibilité de travailler. Après la chute de Ceausescu, l’agriculture s’est privatisée et nous avons perdu nos lieux de travail.

C’est en Italie que nous avons tenté notre chance.

Je me rappelle que mon mari, afin de se faire accepter et d’être regardé autrement qu’avec dégoût, m’a demandé de me mettre en pantalon. Comme j’étais gênée, même devant mon mari ! Il y avait une gêne que je ne pourrais pas vous l’expliquer. J’ai finalement accepté, mais j’avais toujours une jupe dans mon sac. Dès l’occasion se présentait je l’ai enfilé en un instant. M’habiller en pantalon et de couper mes cheveux, c’était comme si je trahissais mes origines. Je ne me sentais pas bien, ce n’était pas moi. »

« Je suis arrivée en France en 2017 et en 2018 j’ai mon troisième enfant et puis un quatrième. J’ai eu aussi une fille, elle était si belle et bien costaude. À deux mois et demi elle est décédée d’une mort subite. Quelle tristesse, quel goût amer la vie m’a donné. J’avais une fille dont j’étais si fière, Maria Francesca. »

« Dans ma plus grande tristesse, il y a eu une situation que je ne pourrais jamais exprimer assez. Nous habitions la ville de Champlan. Je devais enterrer mon bébé, mais le maire de la ville, Christian Leclerc, a refusé en disant : « Je n’aime pas les Roms ni vivants ni morts ». Grâce aux interventions des associations humanitaires et les journalistes qui ont appris notre situation, le maire de Wissous a accepté d’enterrer l’enfant dans sa commune. J’ai eu la proposition d’un avocat de m’accompagner dans une procédure judiciaire contre le maire de Champlan pour une accusation de discrimination. Il voulait m’aider, mais non. Même si je dois mendier toute ma vie, je ne ferais jamais de la mort de ma fille « une affaire », j’ai ma dignité. »

Quels projets pour l’avenir, Ileana ? Comment penses-tu pouvoir sortir de cette condition ?

« Nous avons comme projet de rentrer en Roumanie, car ici ce n’est pas une vie digne, mais ce qui me fait très mal à cette idée de rentrer, c’est que je dois quitter ma fille qui est enterrée à Wissous. »

« J’aurais aimé travailler, mais c’est comme un rêve, le plus beau rêve. Il y a des jours où je nettoie tous les espaces verts qui nous entourent. J’ai besoin de travailler ! »

« Mais c’est difficile, je sais, je ne suis pas une priorité, pourtant j’aime beaucoup les animaux par exemple. J’aime travailler en nature, à ciel ouvert… car couturière il est trop tard pour me former maintenant. »

Merci, Ileana, pour ton témoignage.

En partant je lui offre un livre. Elle est tout émue, elle me confirme qu’elle sait très bien lire, mais qu’elle n’a pas vraiment eu accès aux livres.


Luminita Petcut


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