Pandémie, liberté de conscience et sacerdoce universel

Méditations spirituelles 15/09/2021

24 août 2021 | Berrien Springs, Michigan, États-Unis | Nicholas Miller pour le Lake Union Herald | DIA

Plusieurs vidéos circulent sur l’internet dont les créateurs prétendent partager des conseils « d’expert » sur le virus de la COVID-19 et les défauts, voire les dangers, des vaccins. Ces « experts », parfois qualifiés dans un domaine de la santé ou dans un autre, sont des infirmières, des dentistes, des chirurgiens, des cardiologues, des docteurs en médecine fonctionnelle, etc., mais presque jamais sont-ils des médecins spécialistes en virologie, en épidémiologie ou en immunisation. Malgré ces limites [de leurs connaissances], ils ne se gênent pas pour dire pourquoi leur savoir scientifique en la matière est largement supérieur aux Centres de contrôle des maladies (CDC) américains, aux Instituts nationaux de la santé et aux agences de santé gouvernementales, qui, disent-ils, n’ont rien à faire de la vraie science.

Considérant le manque de qualifications et d’expérience pertinentes de ces commentateurs, votre scepticisme serait justifié. Mais ce n’est rien pour dissuader ces « experts » de nous sermonner concernant les lacunes des experts médicaux et pharmaceutiques mondiaux et nationaux sur la nature, le cours et le traitement de la COVID-19.

Tout le scénario serait risible si vous aimiez vous adonner à l’humour noir, si ce n’était pas que tant de nos concitoyens et amis d’église comparent ces experts à David. En effet, ils les croient être de courageux porte-parole de la vérité s’attaquant aux vilains Goliath de notre complexe monde médical, industriel ou gouvernemental moderne.

Mais que se passe-t-il dans notre terrifiant monde de désinformation extrême, de paranoïa et de célébration des antihéros excentriques et idéalistes ? Bien des facteurs, mais parmi les plus importants, il y a la grande incompréhension et la mauvaise application du principe protestant du sacerdoce universel et du droit au jugement individuel en matière de croyance religieuse. J’ai écrit ma dissertation et publié un livre par la suite sur ce sujet, traçant le développement de la conscience, de Luther en passant par la dissidence du protestantisme jusqu’à la formation de notre Déclaration des droits et du premier amendement.

Cet important principe du protestantisme, qui est devenu le fondement de la liberté de conscience et des églises, a été tordu pour donner quelque chose qui n’aurait jamais dû être, c’est-à-dire l’idolâtrie de la personne moderne et autonome comme experte potentielle dans tous les domaines, laïc ou religieux, et ce droit d’appliquer cette expertise elle-même. La notion même de Martin Luther comprenait des éléments individuels et des éléments collectifs. Oui, nous sommes des membres du sacerdoce devant Dieu, nous sommes responsables de notre propre conscience, mais nous faisons partie d’un sacerdoce universel [ou, traduit littéralement, un sacerdoce « de tous les croyants »]. Autrement dit, en détrônant l’autorité du pape de l’Église chrétienne, ce n’était pas son intention de créer une Église composée de milliers ou de millions de papes. Le centre d’autorité pour la croyance collective est plutôt passé des papes, cardinaux et évêques à la communauté entière des croyants.

Cette communauté, travaillant de concert, étudiant la Bible ensemble, en arriverait à un consensus dirigé par l’Esprit sur les croyances fondamentales de l’Église communautaire. La conscience individuelle est toujours importante, mais elle était ultimement protégée par la libre association de la communauté : si vous n’étiez pas d’accord avec le consensus de la communauté, vous étiez libre de la quitter et d’en trouver une autre. Vous n’aviez aucun droit d’imposer votre propre point de vue sur les autres, mais le groupe, par consensus, pouvait créer un système de croyances collectives.

Le concept de Luther comprenait également un rôle pour les officiers, les postes de direction et l’autorité tenue par les personnes dotées de dons, d’instruction et de formation pour exercer certaines fonctions pour la communauté. Ils n’étaient pas spirituellement supérieurs aux autres, mais ils étaient qualifiés plus que la majorité pour assumer ces rôles. Ainsi, bien que tous étaient du « sacerdoce » au sens spirituel, tous n’étaient pas censés servir en tant que pasteurs ou anciens, et ce sont des gens formés et doués pour ces postes qui devaient les occuper.

Les enseignements de Martin Luther sur les choses spirituelles avaient aussi des échos dans le monde séculier des relations sociales et politiques. Ce ne serait plus des rois « divinement choisis » qui régneraient pour la simple raison qu’ils étaient qui ils étaient. Tout le monde était, en quelque sorte, égal sur le plan politique, ce qui ne voulait, toutefois, pas dire que tous pouvaient diriger également, mais que chaque adulte compétent pourrait un jour avoir le droit de décider qui avait l’expertise et la compétence de diriger. Bien entendu, d’autres dirigeants et postes ont été créés, comme les officiers et responsables qui s’occupent du bien-être, de la santé et de la sécurité de tous.

Ces responsables, officiers et dirigeants travaillent-ils toujours de manière parfaite et sans erreurs ni défauts ? Évidemment que non. Ils demeurent imputables et peuvent être retirés de leurs fonctions s’ils deviennent abusifs ou corrompus, ou s’ils manquent de capacités ou d’expertise. Mais nous vivons à une époque où tout homme et toute femme peuvent se dire experts en santé, en science, en médecine et en liberté religieuse sans être passés par le système complexe de l’éducation, sans tout avoir vérifié et contre-vérifié et sans rendre des comptes comme doivent le faire nos dirigeants et experts. Ils peuvent devenir des papes déchaînés, vociférant ironiquement contre le système même qui leur permet d’enfin vivre sans papes ni rois par la création d’un système d’expertise au mérite, à la responsabilisation et à la fonction. L’attaque de la démocratie et du système de représentation est maintenant vue par certains comme le summum du courage et de la conscience, quand, en réalité, elle sape le système où la vraie conscience, ainsi que la santé elle-même, peuvent être protégées.

Alors, en réfléchissant au système qui laisse pratiquement n’importe qui devenir le héros viral de centaines de milliers d’Américains en s’opposant à des milliers d’experts médicaux et scientifiques hautement qualifiés qui ont traité des millions de patients, considérons les vérités et les limites du concept de sacerdoce universel de Martin Luther. Soyons également conscients des dangers de l’hyperindividualisme et des experts autoproclamés. La liberté de conscience individuelle n’est significative qu’en contexte d’une communauté fonctionnelle capable de protéger la santé et la survie de tous. Mais plus de 629 000 Américains n’ont plus ni liberté ni conscience, car la COVID-19 leur a pris leur vie.

Ne faisons donc pas gonfler ce chiffre en réclamant un droit à la liberté de conscience que ni Martin Luther ni aucun autre réformateur ou pionnier de la liberté religieuse adventiste ne reconnaîtrait ou n’accepterait. Ceci n’est pas une défense de la vaccination obligatoire ou forcée ; notre Constitution protège le consentement informé individuel des adultes pour tout traitement médical. Mais votre refus de la vaccination sera légitimement accompagné de restrictions en matière de participation communautaire, d’emploi et de droit de voyager. Vous ne pouvez pas contester ces restrictions sous prétexte qu’elles constituent des violations des principes protestants fondamentaux de liberté lorsque vous comprenez leur vraie histoire, leur réelle nature et le droit encore plus fondamental de vos voisins et amis de rester en vie.


Nicholas Miller est le directeur du département des Affaires publiques et de la liberté religieuse de l’Union des Grands Lacs et professeur au séminaire de théologie adventiste du septième jour de l’Université Andrews, à Berrien Springs, dans l’État américain du Michigan.


Traduction : Marie-Michèle Robitaille

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