Maria Elena Gonzales de Guzman

Méditations spirituelles 13/10/2021

Dick Duerksen | Adventist World, octobre 2021, p. 28-29

Elle arrive à la clinique rurale juste avant le déjeuner, marchant pieds nus dans un champ de framboises situé à flanc de montagne – un champ plus raide que l’escalier de la tour Eiffel.

L’infirmière de triage, une ado qui effectue son premier voyage missionnaire, les accueille, elle et son mari silencieux.

« Nom ? » « Âge ? » « Mariée ? » « Où avez-vous mal ? »

Elle ne parle ni anglais, ni espagnol – seulement le quechua qu’elle a appris de sa grand-mère. Sa voix est aussi douce que la fourrure d’un lapin.

« Maria Elena Gonzalez de Guzman. » « Plus de 80 ans, au moins. » « À lui. Pour toujours. » « Partout. »

Maria Elena touche légèrement le coude de son mari, le guidant là où deux chaises en bois, froides au toucher, sont libres. Les deux s’asseyent côte à côte et attendent. Ensemble. Comme ils l’ont toujours fait, avant même que le volcan ne forme les montagnes. Ensemble.

Le directeur de la clinique – un médecin de l’armée de l’air américaine qui a choisi de prendre sa retraite pour pouvoir enseigner à des ados comment s’occuper des femmes âgées – s’arrête devant sa chaise et retient son souffle. Ce n’est pas le chapeau melon parfaitement brossé de la femme, ni ses couches de vêtements en laine qui le font s’arrêter, non, mais ses pieds. Ils sont nus. Et laids.

Les pieds ô combien usés de Maria Elena sont noueux comme les racines d’un vieil arbre. Partout où elle les pose, ils se fondent profondément dans le sol boueux, comme s’ils étaient plus de poussière que de chair. Ses chevilles, à la riche teinte de bois de fer brûlé, s’élèvent au-dessus des pieds difformes dont les orteils pointent vers l’avant comme s’ils les incitaient à les suivre.

Maria Elena attend son tour, les pieds bien ancrés sur le sol en béton.

Ils sont appelés par leurs numéros, ensemble – le mari et la femme se fondant en une seule personne sur le versant de la colline. Ils se dirigent ensemble vers le cercle de chaises froides du médecin. C’est qu’ils ont toujours tout fait ensemble.

À ce point-ci, la clinique de montagne a deux files d’attentes – une pour les hommes, et une autre pour les femmes. Le mari regarde intensément sa femme dans les yeux, puis la laisse finalement partir, pas sûr du tout que ce soit sage, mais acceptant à contrecœur de suivre la règle.

La docteure – une femme mince, rési- dente des urgences de l’armée – a décidé de participer à ce voyage missionnaire dans les Andes dans l’espoir de se retrouver. Elle se lève et accueille Maria Elena.

Elle procède d’abord aux tests de routine – tension artérielle, pouls, respiration, poumons, questions de base… Puis, l’examen prend une tournure personnalisée.

« Où est-ce que ça fait mal ? »

« Partout. » Sa grimace et son mouvement n’ont pas besoin d’être traduits.

« J’ai surtout mal au dos. Depuis un certain temps, j’ai de la peine à trans- porter le bois de chauffage et l’eau dans la montée. »

Pour mettre Maria Elena en position semi-verticale, la docteure attrape ses mains et la soulève en suivant soigneusement le protocole. Elle examine les yeux et les oreilles de la patiente, puis évalue sa force physique. Une fois l’examen terminé, Maria Elena s’appuie sur le bras de la docteure et se remet péniblement en position assise.

L’examen est concluant : le dos tordu de Maria Elena arracherait un cri de douleur à tout chiropraticien ayant le courage de l’examiner.

Son corps est fort, mais son esprit l’est encore plus, se dit la docteure. Elle travaille la terre rétive comme elle l’a toujours fait, mais plus lentement maintenant, lui arrachant la vie sans se plaindre. Son lot ici-bas a toujours été le travail, depuis son enfance jusqu’à aujourd’hui. Ses yeux, un peu plus foncés que son visage tanné, sont encore clairs et brillants. Par eux, elle voit la vie comme je ne la verrai jamais – prévisible, et sans complications.

Ensuite, la docteure baisse les yeux jusqu’aux racines brunes qui portent la femme au dos courbé, assise devant elle comme une reine inca.

Les ongles restants sont fissurés, fendus, martelés comme les houes grossières que leur propriétaire transporte chaque jour au champ.

La docteure remue ses propres orteils à l’intérieur de ses bottes.

« Maria Elena, avez-vous des chaussures ? »

« Oui, mais elles s’usent vite. Je me sens mieux quand je marche pieds nus. »

La Dame Doc, elle, protège dans ses nouvelles chaussures de randonnée une pédicure récente qui comprend un aigle rouge, blanc et bleu sur l’un de ses ongles soigneusement entretenus.

« Apporte-moi s’il te plaît une bassine d’eau, demande-t-elle à l’une des ados. Et il me faut aussi la serviette rose suspendue sur le siège arrière de notre bus. »

Quelques instants plus tard, la docteure venant d’une base militaire américaine s’agenouille devant Maria Elena, une bassine en plastique rouge entre les genoux, et une serviette rose vif drapée avec soin sur son épaule gauche.

Elle lave d’abord le pied droit. La poussière qui s’y est accumulée transforme instantanément l’eau miraculeusement tiède en une flaque boueuse à la teinte cuivrée.

La docteure frotte doucement, prétendant que le pied appartient à sa propre mère, celle-ci ayant espéré que sa fille deviendrait un jour médecin missionnaire.

Une main puissante, parce qu’ayant cueilli des générations de framboises, se tend et se pose sur l’épaule de la docteure. Deux paires d’yeux se croisent, allumant un feu d’honneur entre les deux femmes, puis faisant couler des flots d’amour qui se fondent en un torrent irrépressible.

Lorsque les deux pieds sont lavés, et les larmes, séchées, les nouvelles sœurs se lèvent ensemble. L’une, une jeune docteure militaire mince, se tient là, plus grande qu’elle ne l’a jamais été auparavant. L’autre offre un souvenir courbé de l’épouse qui autrefois courait avec son mari dans les champs. Elles sont là, ensemble, soudain liées par quelque chose de plus grand qu’aucune d’entre elles ne saurait décrire.

Plus tard, apportant ses nouveaux trésors de vitamines et de Tylenol, le couple andin traverse la route et monte les marches boueuses à même le sol, vers leur champ de framboises et leur confortable maison de terre.

Les pieds de Maria, rapidement couverts de poussière fraîche, sont propres.


Dick Duerksen, pasteur et conteur, habite à Portland, en Oregon, aux États-Unis.

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