Paris, France - Le fait religieux s’invite timidement Ă  l’école

Mis à jour le 02.09.2007 à 13:25
Paris, France - Le fait religieux s?invite timidement à l?école
La porte s’est entrouverte. Cinq ans aprĂšs la parution trĂšs mĂ©diatisĂ©e du rapport Debray sur l’enseignement du fait religieux Ă  l’école, ce dernier a toujours du mal Ă  s’imposer dans les salles de classe. « J’ai le sentiment que les choses ont progressĂ©. Mais il serait exagĂ©rĂ© de parler de grande avancĂ©e », rĂ©sume Jacques Durand, directeur de l’institut universitaire de formation des maĂźtres (IUFM) d’OrlĂ©ans-Tours.

« Les enseignants sont invitĂ©s Ă  inclure dans leur cours des Ă©lĂ©ments de prĂ©sentation et d’explication du fait religieux. Mais rien ne les y oblige vraiment. C’est plutĂŽt l’actualitĂ© de la classe ou l’environnement socioculturel de l’établissement qui va provoquer le dialogue », explique-t-il.

En amont, au cours de leur formation en IUFM, les futurs professeurs sont sensibilisĂ©s Ă  la question. MĂȘme si, souligne Jacques Durand, la connaissance et la capacitĂ© Ă  prĂ©senter le fait religieux ne comptent pas parmi les dix compĂ©tences Ă  dĂ©velopper et Ă  Ă©valuer que mentionne le cahier des charges de la formation des maĂźtres.

« L’école est le lieu de formation du citoyen et donc de la construction d’une culture commune pour vivre ensemble, se contente de mentionner ce document. Cette culture repose sur le partage des valeurs rĂ©publicaines communes. Elle suppose des savoirs scientifiquement Ă©tablis, elle repose aussi sur la prise en compte des diversitĂ©s religieuses et culturelles », peut-on lire.

Apprentissage de la pratique de la laïcité

De mĂȘme, il est « indispensable que tous les professeurs bĂ©nĂ©ficient d’une formation solidement ancrĂ©e dans un apprentissage de la pratique de la laĂŻcitĂ© ». Contrairement Ă  ce que suggĂ©rait le rapport Debray, les savoirs concernant le fait religieux (histoire, Ɠuvre, patrimoine, comprĂ©hension du monde actuel
) « sont enseignĂ©s dans le cadre des diffĂ©rentes disciplines », et ne font pas, le plus souvent, l’objet d’un cours spĂ©cifique.

« L’une des avancĂ©es enregistrĂ©es depuis cinq ans, c’est que le fait religieux n’est plus abordĂ© seulement Ă  travers l’enseignement de l’histoire, mais qu’il s’invite aussi dans des disciplines comme les lettres, la philosophie, voire les sciences », note Dominique Borne, prĂ©sident de l’Institut europĂ©en en sciences des religions (IESR), une structure rattachĂ©e Ă  l’école pratique des hautes Ă©tudes et dont la crĂ©ation, en 2002, rĂ©pondait aux recommandations du rapport Debray.

Tenu de « relier les centres d’étude, trop dĂ©connectĂ©s les uns des autres, et rapprocher pratique pĂ©dagogique et recherche scientifique », l’IESR organisera par exemple Ă  la rentrĂ©e un sĂ©minaire sur l’enseignement du fait religieux dans les langues vivantes.

Si les IUFM – pas plus que les Ă©coles, collĂšges et lycĂ©es – n’ont aucune obligation de proposer un cours spĂ©cifique sur le fait religieux, c’est par choix, parce que celui-ci est sous-jacent dans la plupart des secteurs de la connaissance. C’est aussi par manque de temps. « Nous ne disposons que de quatre cents heures pour former un professeur des Ă©coles », justifie Georges Mayeur, directeur adjoint de l’IUFM de Lorraine.

Notre société repose sur des racines religieuses

« L’essentiel, pour nous, c’est de permettre Ă  nos stagiaires, qui le plus souvent n’ont pas – ou peu – de culture religieuse, de se constituer eux-mĂȘmes une rĂ©flexion et de comprendre l’autre comme un individu Ă  part entiĂšre. Pour nous, il est indispensable qu’un enseignant puisse par exemple expliquer Ă  ses Ă©lĂšves que le mot “horizon” trouve son Ă©tymologie dans le nom du dieu Horus et de comprendre, de façon gĂ©nĂ©rale, que notre sociĂ©tĂ© repose sur des racines religieuses », dit-il, tout en prĂ©cisant que la premiĂšre page du livret de l’étudiant distribuĂ© Ă  tous les stagiaires reprend la charte de la laĂŻcitĂ© du service public.

Les approches, en fait, varient beaucoup d’un IUFM Ă  l’autre. Et le passage en cours de cette trentaine d’instituts dans le giron des universitĂ©s ne semble pas de nature Ă  entraĂźner une plus grande homogĂ©nĂ©itĂ© des pratiques. Certains IUFM, comme celui d’OrlĂ©ans-Tours, vont en tout cas plus loin en proposant des formations spĂ©cifiques.

« Un cours magistral, en amphithĂ©Ăątre, est dispensĂ© Ă  tous les futurs enseignants du primaire et du secondaire, pour les familiariser avec la laĂŻcitĂ© Ă  l’école, leur apporter une mise en perspective historique, les informer sur l’obligation d’enseigner le fait religieux et, bien sĂ»r, leur donner les principes thĂ©oriques de cet enseignement », explique Jean-Louis Laubry, en charge de la formation sur le site de ChĂąteauroux. « Puis, il existe des modules optionnels de deux jours pour les futurs profs du secondaire et de six heures pour ceux du primaire. En gĂ©nĂ©ral, parmi ces derniers, un tiers environ choisissent de plancher sur l’enseignement du fait religieux, plutĂŽt que d’opter pour un module consacrĂ© Ă  l’astronomie ou Ă  l’utilisation de la bande dessinĂ©e dans l’enseignement du français », prĂ©cise-t-il.

Cette journĂ©e de formation se compose de deux parties. Le matin, les Ă©tudiants sont invitĂ©s Ă  s’interroger sur ce qu’est une religion et ce qui dĂ©finit un fait religieux. Puis, l’aprĂšs-midi, ils tentent d’identifier avec leur formateur les points du programme qui peuvent donner lieux Ă  une rĂ©flexion sur le fait religieux.

Apporter des éléments de base sur les grandes religions

« DĂšs le CP ou le CE1, on aborde la structuration du temps. On y Ă©voque par exemple les fĂȘtes, le plus souvent d’origine chrĂ©tienne. On peut alors le faire dans une logique comparative, placer par exemple le dimanche en regard du shabbat, ou bien prĂ©senter le rituel du mariage dans diffĂ©rentes cultures », souligne Jean-Louis Laubry.

Selon ce professeur d’histoire-gĂ©ographie, il existe « de vraies attentes ». « Ă  la fin de chaque session, on entend les mĂȘmes remarques. Trop court ! Beaucoup trop court ! Mais notre prioritĂ© est bien d’apporter aux Ă©tudiants des Ă©lĂ©ments de base sur les grandes religions et de leur donner envie d’approfondir eux-mĂȘmes leurs connaissances. »

Le problĂšme, estime Isabelle Saint-Martin, directrice adjointe de l’IESR, c’est que, le plus souvent, tant dans les IUFM qu’ensuite, devant les Ă©lĂšves, l’accent est mis essentiellement sur les religions monothĂ©istes.

« Il serait utile, de mon point de vue, d’évoquer les religions de l’AntiquitĂ© en tant que religions Ă  part entiĂšre, au lieu de les ramener au rang de mythologies, mĂȘme si elles ne rĂ©pondent pas aux canons actuels. De mĂȘme, on a trop tendance Ă  survoler les religions de l’Asie, Ă  l’occasion d’un parcours gĂ©ographique de la planĂšte », explique la chercheuse. Pour elle, un effort s’impose Ă©galement lors du traitement de « la prĂ©sence du religieux dans le contemporain ». « Trop souvent, le fait religieux est abordĂ© Ă  l’occasion d’un conflit. Et l’on oublie alors qu’il s’agit gĂ©nĂ©ralement d’un des Ă©lĂ©ments de contexte, et non du principal facteur dĂ©clencheur. »

Source : La Croix/Denis Peiron